La jeunesse européenne incarnera-t-elle bientôt une nouvelle génération perdue ?

Tandis que l’économie européenne subit les répercussions de la pandémie de Covid-19, le chômage des jeunes est en hausse. Si les décideurs politiques n'agissent pas adéquatement, la jeunesse du bloc pourrait incarner une nouvelle génération perdue, a déclaré Carina Autengruber. [Shutterstock/Alonafoto]

Tandis que l’économie européenne subit les répercussions de la pandémie de Covid-19, le chômage des jeunes est en hausse. Si les décideurs politiques n’agissent pas adéquatement, la jeunesse du bloc pourrait incarner une nouvelle génération perdue, a déclaré Carina Autengruber.

Carina Autengruber est présidente du Forum européen de la jeunesse.

Nombreux sont ceux à avoir accusé les jeunes d’avoir d’être au centre de la deuxième vague de la pandémie. Êtes-vous d’accord avec ces propos ?

Beaucoup de rapports nous incriminant ont été publiés ces derniers mois. Ils accusent la génération plus jeune d’être à l’origine des pics d’infections non seulement en Europe, mais dans le monde entier. Certains gouvernements ont également pris des mesures de distanciation sociale ciblant spécifiquement les jeunes. En Écosse, par exemple, ceux-ci n’étaient plus autorisés dans les pubs.

Cibler la jeune génération ne fait qu’accroître l’idée infondée, selon laquelle les jeunes ne prennent pas la pandémie au sérieux ou sont moins enclins à respecter les règles imposées. En réalité, il n’y a que peu, voire pas, de preuves à cet égard.

Y’a-t-il des preuves pouvant contrer ce discours ?

Plus tôt cette année, nous travaillions sur un rapport avec l’Organisation internationale du travail (OIT) dans lequel nous avons sondé les jeunes de 112 pays, âgés de 18 à 34 ans. Sur les 12 000 réponses reçues, environ 80 % des participants ont déclaré qu’ils restaient majoritairement chez eux, tandis que 20 % ont indiqué qu’ils étaient engagés dans des missions de volontariat.

Ces pourcentages montrent également que nous regardons le verre à moitié vide, et non à moitié plein. En effet, certains jeunes tentent de faire de cette crise une opportunité. Ils s’engagent dans des actions collectives et soutiennent les groupes plus vulnérables.

Le Parlement européen souhaite interdire les stages non rémunérés

Face à la hausse du chômage chez les jeunes, aggravée par les répercussions de la crise sanitaire, les législateurs européens ont appelé la Commission européenne et les États membres à renforcer leur soutien aux jeunes en situation de travail précaire.

Les jeunes pousses sont particulièrement à risque, en raison de la crise économique causée par la Covid-19. Il devient plus périlleux de trouver un travail et les dispositifs de sécurité ne semblent pas fonctionner. Pensez-vous que les diplômés de 2020 formeront la génération perdue de l’Europe ?

Depuis la crise de 2008, le taux de chômage chez les jeunes augmente sans cesse, il représente plus du double du taux de chômage général au sein du bloc. C’est également un phénomène visible avec la crise actuelle, la jeune génération est frappée de plein fouet.

Ceci s’explique aussi par le fait que nous sommes surreprésentés dans les secteurs les plus touchés de l’économie : un jeune sur trois travaille dans les secteurs du commerce de gros et de détail, l’hôtellerie et l’alimentaire. Et bien entendu, le fait de rester hors du marché de l’emploi entraîne des répercussions négatives sur la vie des jeunes. Cela accroît les risques de pauvreté et de sans-abrisme. Si vous ne bénéficiez pas des ressources financières adéquates, comment pouvez-vous payer votre loyer, votre nourriture, vos trajets ? Comment contribuez-vous au régime de sécurité sociale ?

Notre système est conçu d’une telle façon que si nous ne payons pas, nous ne recevons pas. Je crains que si les responsables politiques n’agissent pas cette année, en investissant dans la jeunesse et en créant des emplois durables, les jeunes incarnent – encore – une génération perdue.

Est-ce le moment de vérité pour la « Garantie pour la jeunesse » ? S’agit-il de l’instrument adéquat pour aborder le pic de chômage attendu après la crise de Covid-19 ?

Il s’agit d’un outil, mais ce n’est pas le seul. Les garanties pour les jeunes ne sont pas assez financées pour résoudre la crise en l’état actuel des choses. Il y a beaucoup de domaines dans lesquels notre marché du travail n’assure pas correctement son rôle actuellement.

Ainsi, nous observons qu’il n’y a presque pas de postes de premier niveau pour les jeunes diplômés. De plus, les stages non rémunérés sont toujours répandus, ce qui complique l’accès au marché du travail ou la première embauche.

Les garanties en place peuvent soutenir les jeunes pousses, mais pas résoudre les problèmes. Il y a peu, la Commission européenne a présenté une nouvelle proposition, grâce à laquelle nous avons vu des améliorations majeures visant à combler les écarts soulignés ces dernières années.

La garantie jeunesse doit s’adapter aux changements du marché du travail

Alors que la nouvelle Commission européenne s’engage à remanier la garantie européenne pour la jeunesse, afin de lutter plus efficacement contre le chômage des jeunes, Euractiv a interrogé des experts sur la forme que ce mécanisme devrait prendre à l’avenir.

Pouvez-vous donner quelques exemples précis ?

Auparavant, seules les personnes de moins de 25 ans pouvaient demander à participer au programme de « Garantie pour la jeunesse ». Aujourd’hui, la limite d’âge a été portée à 30 ans, ce qui permet à un plus grand nombre d’y accéder. L’accent sera également mis sur les possibilités offertes aux jeunes d’acquérir des compétences numériques et écologiques afin de se préparer à l’évolution du marché du travail.

Les offres de qualité manquent encore à l’appel. Le programme ne doit pas offrir ou renforcer des modèles de travail précaire, mais doit être un outil pour aider les jeunes à poursuivre leurs ambitions personnelles, à accéder à une éducation et une formation de qualité, à décrocher un emploi décent – un emploi qui nous offre une sécurité à long terme, un salaire équitable et des possibilités d’apprentissage.

La Covid-19 accélère la transformation numérique, les experts recommandent d’investir dans la formation aux nouvelles compétences en la matière. Selon vous, quel sera le défi à relever pour le marché du travail que connaissent les jeunes ?

Le premier défi sera d’offrir une formation à ceux qui sont déjà hors du marché du travail, qui ont perdu leur emploi. Ensuite, force est de constater que nos systèmes sont lents – nos systèmes d’éducation mettront du temps avant de s’adapter aux besoins très rapides qui se sont manifestés ces derniers mois.

La formation est primordiale, mais en même temps, nous devons contrer l’idée préconçue selon laquelle les jeunes sont nés avec un téléphone entre les mains – ce n’est pas vrai pour tous. Tout le monde n’a pas accès à un ordinateur ou un téléphone ; la connexion à Internet dans certaines parties de l’Europe n’existe tout simplement pas dans les zones plus rurales. Nous avons besoin d’un soutien et d’investissements importants pour que cette transition numérique s’opère.

La transition numérique est également liée à la manière dont l’éducation est désormais organisée. Quelles devraient être les leçons à tirer de la crise ?

Tout d’abord, il est important de noter que pendant cette pandémie, beaucoup d’étudiants ont interrompu leur éducation ou leur formation, parce que les écoles et les universités étaient fermées ou que les stages et formations étaient interrompus, reportés ou dispensés en ligne. Pour certains, l’apprentissage numérique était possible, mais là encore, nous avons constaté de grandes inégalités dans nos sociétés et la façon dont elles privent les jeunes d’opportunités.

Il ne s’agit pas seulement de l’enseignement formel, mais aussi des offres proposées par les organisations de jeunesse. De nombreuses missions de volontariat ont dû être suspendues ou retransmises en ligne. Souvent, ce sont les seuls espaces où les jeunes issus de milieux vulnérables peuvent rencontrer leurs pairs, apprendre les uns des autres et acquérir des compétences relationnelles.

« La compétence numérique n’est pas innée chez les jeunes »

Née avec Internet, la génération Y n’a pourtant pas toujours les compétences numériques nécessaires aux emplois de demain. Une lacune à laquelle la formation en ligne peut apporter des réponses.

Nous avons beaucoup parlé de la solidarité dans les négociations sur le plan de relance pour l’Europe. Pensez-vous que les plans de relance à travers le bloc fassent preuve d’une solidarité suffisante avec les jeunes ?

Ce que nous constatons actuellement, c’est que les plans de relance nationaux dépendront vraiment des priorités de chaque État membre. Nous savons que la transition verte comporte un objectif distinct, ce qui peut être perçu comme une occasion unique d’utiliser la pandémie pour avoir un impact positif sur la réponse à la crise climatique. Si elle est bien menée, elle aidera les générations futures à vivre sur une planète durable. Nous devons analyser comment elle est réellement mise en œuvre, tant sur le plan théorique que sur le plan pratique.

Ce qui est très important, c’est que les jeunes aient également leur mot à dire dans l’élaboration de cette transition. Nous constituons la génération la plus touchée sur le long terne par cette crise, et formons la société de demain.

Nous avons des idées sur la façon dont nous envisageons cette transition. Très souvent, nous sommes perçus comme des fauteurs de troubles ou des brebis galeuses lorsque le chômage des jeunes monte soudainement en flèche. Mais nous avons aussi de bons côtés, nous avons aussi des idées et pouvons proposer des solutions, car nous savons ce qui fonctionne pour nous.

Qu’attendez-vous précisément des responsables politiques de l’UE ?

Nous devons veiller à investir dans la reprise, ce qui ne signifie pas de revenir au point où nous en étions au début de l’année. Nous devons plutôt adopter une approche globale, qui consiste à réformer l’ensemble de notre système. Nous avons déjà constaté des taux de chômage massifs chez les jeunes, nous avons vu à quel point nous polluons notre planète, et de nombreux indicateurs montrent que notre système ne fonctionne tout simplement pas.

Nous devons transformer et utiliser cette crise et amorcer une transition vers une société plus juste et plus durable. En ce qui concerne l’emploi, nous devons nous assurer que l’UE investit dans des emplois durables, par exemple dans des entreprises qui utilisent des pratiques durables, qui utilisent la technologie pour le bien afin de soutenir cette transition. Cela nous permettra également de mieux résister à long terme aux éventuels défis à venir.

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