Sylvie Goulard: «il faut faire cesser les abus de pouvoir en général»

Silvie Goulard

À l’occasion de la journée de la femme 2018, trois Françaises très européennes s’expriment sur la place des femmes en Europe.  Attention à ne pas baisser la garde sur le sujet, estime  Sylvie Goulard.

Ex-eurodéputée entre 2009 et 2017, Sylvie Goulard est sous-gouverneure de la Banque de France, où les ressources humaines tentent de faire émerger plus de femmes dans un secteur très masculin. Elle est en charge des questions européennes et internationales.

L’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo qui a suivi suscitent de l’espoir dans la lutte contre les inégalités homme/femme. Est-ce aussi le cas en Europe selon vous ?

Sur ce sujet, le risque c’est un mouvement similaire aux marées : la mer avance puis recule. La prise de conscience est positive, mais attention aux éventuels retours en arrière !

La Commission européenne a récemment promu des femmes aux postes de direction. C’est positif. Mais dans les procédures de nomination, il n’y a pas toujours assez de candidats des deux sexes. Pour que la compétence reste le critère central, encore faut-il qu’un vivier mixte de candidats et candidates existe. Une gestion avisée des ressources humaines consiste à créer durablement les conditions d’émergence de ce vivier.

La nomination du directeur de cabinet de Juncker, Martin Selmayr, au poste de secrétaire général de la Commission, respecte-t-elle ces critères ?

Je n’ai aucun commentaire à faire sur ce cas. De manière générale, la transparence est décisive pour améliorer l’équilibre hommes / femmes. Parmi les sujets d’inquiétude dans les instances européennes, il y a également l’obsession de la nationalité. L’essentiel serait d’arriver à faire prévaloir la compétence sur le passeport, voire comme on dit maintenant sur l’appartenance « au Nord » ou « au Sud » de l’Europe : les origines pour ne pas dire les préjugés ne sont pas des critères sérieux de recrutement.

À la tête des institutions européennes, on a beau chercher il n’y a aucune femme…

C’est vrai, et pas plus au Parlement européen qu’à la Commission européenne. Mais si vous prenez comme commissaires des anciens ministres de pays où il n’y a guère de femmes au pouvoir, fatalement il n’y aura pas de femmes. Cela dit, si on devait dresser un palmarès de la Commission actuelle, je pense que la commissaire la plus puissante est une femme, Margrethe Vestager !

Est-ce que cette situation de surreprésentation des hommes dans les institutions joue dans le désenchantement des citoyens vis-à-vis de l’Europe ?

Les citoyens aiment se reconnaître dans leurs institutions politiques ; or vous ne voyez pas les mêmes gens dans le métro et dans les postes de responsabilité. Il reste un gros effort à faire sur l’égalité homme femmes, mais aussi sur la diversité des profils en général. Le décalage entre une société diverse et des institutions politiques ou administratives figées nourrit des frustrations. Ce n’est pas simple, car les progrès de la parité génèrent aussi… des frustrations symétriques : certains populistes font des hommes des victimes.

Il m’est arrivé d’avoir le témoignage de jeunes hommes protestant contre l’hypothèse de discrimination positive en faveur des femmes ou des minorités qu’ils trouvaient injustes. Mais la situation actuelle est-elle équitable ?

Un vice-président de la BCE vient d’être nommé, Luis de Guindos, en l’absence de toute candidature féminine malgré la prévalence de femmes à la tête de la banque européenne. Est-ce normal ?

Je ne ferai aucun commentaire sur la dernière nomination à la BCE. Tout au plus puis-je rappeler un fait : le Parlement européen a plusieurs fois réclamé, en 2011 notamment, lors du renouvellement précédent du directoire, plus de diversité. Il souhaitait auditionner des candidats des deux sexes, pour chaque nomination. C’est une exigence qui est valable aussi pour la Commission européenne : si chacun des États envoie un candidat, sans souci du résultat d’ensemble, je ne vois pas comment, au total, on aboutirait à la parité.

Dans certains secteurs également, comme la finance, la parité est encore loin de s’imposer notamment dans les conseils d’administration…

Dans la finance il y a un biais particulier, même si le nombre des étudiantes en économie / finances progresse. Ensuite, il y a toujours une différence entre le nombre de diplômés au départ et les personnes placées aux postes de directions. Dans ceux-ci, il y a toujours très peu de femmes.

Mais lorsque le législateur est intervenu, comme par exemple en France et en Italie, pour imposer la parité dans les conseils d’administration, la situation s’est améliorée. Quand les incitations ne suffisent pas, il faut avoir le courage d’imposer des quotas. Les entreprises en sont plutôt satisfaites au total, car la diversité est un enrichissement.

Les inégalités entre hommes et femmes posent-elles un problème à l’entreprise ?

Quand une entreprise s’attaque à la place des femmes, elle adopte un autre regard sur son recrutement, elle s’intéresse aux handicapés, aux minorités. Elle s’aperçoit que la diversité apporte une diversification des talents, améliore la performance. Donc au final, ce n’est pas un combat des femmes contre les hommes, mais une bataille positive, à mener ensemble en faveur d’une société à la fois plus juste et performante.

Est-ce que vous pensez que l’économie se porterait mieux si plus de place était laissée aux femmes ?

L’OCDE est formelle sur l’impact des discriminations homme / femme sur la croissance : ses travaux « closing the gender gap » démontrent l’impact positif, pour le PIB, d’une meilleure utilisation des talents disponibles. Les femmes occupent aujourd’hui trop souvent des emplois plus précaires, à temps partiel, et en cas de retournement de la conjoncture elles sont plus affectées. Le FMI a aussi pris des positions sur ces sujets, sous l’impulsion de Christine Lagarde.

Avez-vous subi cette discrimination homme/femme dans votre parcours professionnel ?

J’ai eu la chance de passer les concours de la République qui étaient un élément de promotion sociale et d’égalité. Certes la bataille est parfois rude, mais il est inacceptable que nos pays se privent des talents des femmes ; par exemple il manque des femmes dans les cursus mathématiques ou scientifiques, pour des raisons culturelles.

Nous sommes dans des pays à la population vieillissante, il faut utiliser toutes les ressources humaines !

Est-ce que vous conseillerez votre propre parcours à votre fille ?

Il y a une chose que j’ai apprise en tant que parent, c’est de ne rien conseiller à ses enfants ! La meilleure manière de prôner la liberté des femmes, c’est de les laisser faire leurs choix. Les effets de la dénonciation du harcèlement sexuel peuvent toutefois faire bouger les choses pour cette génération et c’est heureux.

Il y a des abus sexuels parce que le pouvoir est détenu par un certain type d’hommes. Le système d’accession au pouvoir favorise ceux qui jouent le jeu de la domination : cela peut décourager les femmes – comme les hommes qui refusent ces pratiques. C’est ce qu’il faut faire cesser : les abus de pouvoir en général, la domination qui ne laisse pas de place aux autres.

Êtes-vous optimiste sur les conséquences du mouvement #MeToo ?

Faute d’être entendues, les femmes devaient s’accommoder jusqu’alors de situations qui relèvent du Code pénal, comme le harcèlement sexuel, les attouchements, les viols. La libération de la parole est une bonne chose si elle aboutit à un changement des comportements, au rétablissement de l’État de droit. Mais ce qui a été révélé dans les milieux du cinéma ne se traduit pas forcément dans toutes les couches de la société : les femmes occupant des emplois plus modestes, dans des usines, des supermarchés par exemple aujourd’hui sont-elles mieux écoutées ? C’est l’enjeu. Il ne faut pas baisser la garde.

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