Levée de boucliers en Allemagne contre la reconnaissance faciale

[CC-BY 2.0/STEPHANIE LOOS]

Le ministre allemand de l’Intérieur, Horst Seehofer, prévoit d’installer la reconnaissance faciale automatique dans 134 gares et 14 aéroports, selon l’hebdomadaire Der Spiegel. Des voix s’élèvent pour demander l’interdiction de cette technologie de surveillance. Un article d’Euractiv Allemagne.

Selon Der Spiegel, Horst Seehofer prévoit d’équiper 134 gares et 14 aéroports de caméras capables d’identifier automatiquement les personnes dans une foule.

Bien que le ministère n’ait pas officiellement confirmé ces mesures, un porte-parole du gouvernement, sollicité par Euractiv, a déclaré qu’un amendement à la loi sur la police fédérale était prévu pour fournir à la police « de meilleures possibilités techniques et, lorsque c’était possible et raisonnable, des responsabilités accrues ».

A l’heure actuelle, le projet de loi doit encore faire l’objet d’une « coordination gouvernementale interne ».

Appel à l’interdiction

Mais les opposants gagnent du terrain. Viktor Schlüter, militant et fondateur de l’«initiative en faveur de la liberté numérique » (Digital Freedom Initiative), a créé l’alliance « Stop à la reconnaissance faciale » afin de « montrer que beaucoup de gens doutent fortement de l’efficacité et de l’utilité de ces propositions », explique-t-il.

Des groupes d’activistes tels que le Chaos Computer Club et epicenter.works, de même que le média netzpolitik.org, mais aussi des politiciens, comme les membres de Die Linke, font partie des sceptiques. Le groupe a fait part de ses revendications au gouvernement le 9 janvier.

Ils demandent non seulement l’arrêt de la soit-disant extension du système de reconnaissance faciale prévue par Horst Seehofer, mais aussi l’interdiction complète et définitive de la reconnaissance automatique des visages en public par l’État.

Erreurs possibles

Quels sont leurs arguments ? Selon Viktor Schlüter, la technologie actuelle n’est pas suffisamment développée et peut conduire à des identifications erronées, appelées « faux positifs ».

Dès 2018, le ministère de l’Intérieur a testé des caméras de reconnaissance faciale à la gare de Berlin-Südkreuz. Résultat : 80 % des personnes ont été identifiées correctement.

« Les systèmes ont prouvé leur efficacité de manière impressionnante, leur introduction à large échelle est donc possible », avait alors déclaré Horst Seehofer.

Mais le Chaos Computer Club, une association de hackers militants, a refait les calculs et a accusé le ministère d’enjoliver les chiffres. Selon l’association, un tel résultat ne peut être obtenu que si les trois fournisseurs de technologie travaillent simultanément et en se soutenant mutuellement, car le taux de réussite pour un seul fournisseur ne s’élève qu’à 68,5%.

La reconnaissance faciale s’impose peu à peu dans la course à la sécurité

Les dispositifs de reconnaissance faciale se répandent en Europe. Motivés par des objectifs de sécurité des collectivités locales sur fond de menace terroriste, cette technique de surveillance n’est pas sans risque pour les droits de l’Homme.

Le rôle-clé du SPD

Saskia Esken, la dirigeante des sociaux-démocrates (SPD), a également mis en garde contre ces faux positifs.

Le projet de loi est entre les mains du ministère de la Justice. Et comme celui-ci est dirigé par le SPD, les socialistes sont appelés à jouer un rôle clé dans cette affaire.

Mais Viktor Schlüter ne crie pas victoire pour autant. Bien qu’il soit satisfait de la position affichée par Saskia Esken, la ministre de la Justice, Christine Lambrecht, a « dans le passé, été parfois moins favorable aux droits fondamentaux ». Il craint donc que le SPD ne cède.

A ses yeux, le débat sur la reconnaissance faciale constitue cependant une opportunité pour les sociaux-démocrates : « Le SPD se cherche un profil, et il peut se positionner clairement, ici et maintenant ».

Autre problème potentiel : la discrimination. Une étude du MIT réalisée conjointement avec Microsoft a montré que les faux positifs sont plus fréquents chez les femmes, les enfants et les personnes ayant la peau foncée. Il s’agirait d’une discrimination inhérente au système.

Dernier élément à charge, l’extrême facilité avec laquelle tout un chacun peut actuellement se soustraire à l’identification. Les personnes recherchées n’ont qu’à tourner leur visage de 15 degrés par rapport aux caméras ou à se couvrir partiellement le visage pour éviter d’être reconnues.

Effet paralysant

Bien que de tels problèmes techniques puissent être résolus à l’avenir, Viktor Schlüter et son groupe rejetteraient également un système de reconnaissance faciale parfaitement au point, raison pour laquelle ils réclament une interdiction définitive. En cause, l’« effet paralysant » que provoque toute forme de surveillance publique.

« L’auto-restriction insidieuse constitue à nos yeux un grand danger », souligne Viktor Schlüter, en faisant remarquer que la surveillance constante incite les gens à adapter leur comportement. C’est particulièrement malsain pour les démocraties, relève-t-il, car les citoyens peuvent se détourner de la participation politique, s’ils sont automatiquement repérés par des caméras et enregistrés dans diverses bases de données.

Viktor Schlüter admet cependant que les desseins du gouvernement ne sont pas malveillants.

Il reconnaît l’effet dissuasif, plutôt que préventif, de la surveillance, soulignant que si un endroit est surveillé, des sacs à main sont volés ailleurs.

Le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, voit les choses autrement. Après les tests de 2018, il a déclaré que les systèmes de reconnaissance faciale « rendraient le travail de la police encore plus efficace, améliorant ainsi la sécurité des citoyens ». La balle est maintenant dans le camp du SPD.

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