Relance post-Covid : « Nous devons mesurer le succès différemment »

Ce sont les femmes qui dans leur très grande majorité se chargent des soins, de la garde d'enfants et des tâches ménagères – "des activités souvent impayées mais essentielles au fonctionnement de notre économie et de notre société". [GagliardiPhotography/shutterstock]

Salaire universel de base, réduction des heures travaillées, plus de démocratie au travail et une garantie d’embauche. Voilà ce que réclament les deux jeunes auteurs d’un rapport sur la relance post-Covid-19 en Europe.

« La crise actuelle nous met face à des problèmes radicaux qui nécessitent des solutions radicales. » C’est ce que réclament Jan Mayrhofer et Katy Wiese dans leur rapport intitulé « Échapper au train-train de la croissance et du travail ».

Publié mercredi (25 novembre) par le Bureau européen de l’environnement (BEE) et le Forum européen de la jeunesse (FEJ), le rapport pointe les faiblesses du système économique actuel et propose un nouvel agenda pour l’Europe post-Covid-19.

Le système économique actuel serait comparable à un perpétuel train-train, expliquent les auteurs : plus de travail égale plus de productivité égale plus de croissance égale plus de travail. Dans ce système, le succès se mesurerait en termes de valeur économique uniquement, sans prendre en compte le bien-être de ceux qui la génèrent.

La crise sanitaire aura exposé les « failles fondamentales » de ce système, une surproduction et surconsommation aux « effets dévastateurs« , tant pour l’environnement que pour les travailleurs.

Car d’une part, la production toujours croissante va de pair avec un épuisement des ressources, confirme le rapport. D’autre part, la quête incessante de croissance entraînerait une augmentation des inégalités et une détérioration des conditions de travail.

La France ne tient pas le cap pour la neutralité carbone en 2050, selon le Climate Transparency Report 2020

En France, les émissions de CO2, déjà en légère baisse en 2019, ont chuté cette année en raison de la crise sanitaire. Une tendance positive qui ne suffira pourtant pas pour atteindre les objectifs climatiques fixés par l’Accord de Paris.

Les emplois les plus essentiels sont aussi les plus négligés

Surtout, soulignent les auteurs, ce système pénaliserait les activités essentielles au bon fonctionnement de la société mais n’apportant qu’une faible valeur économique.

« C’est la leçon la plus tragique de cette crise », a pointé l’économiste Tim Jackson, auteur du livre « Prospérité sans croissance », lors de la présentation du rapport.

« Les personnes qui se sont avérées les plus importantes pendant la crise, celles qui nous ont fourni ce qu’il y a de plus vital pour nous – la santé, le ravitaillement – et qui étaient exposées aux plus grands dangers ont été négligées par le capitalisme depuis des années. »

La productivité est en hausse en Europe depuis des décennies, alors que dans le même temps les salaires ont stagné, voire décliné. Qui plus est, « le travail salarié ne garantit même pas d’échapper à la pauvreté« , souligne le document. Ainsi, pour 9,5 % des salariés en Europe, le salaire n’aurait pas suffi pour couvrir leurs besoins de base en 2018. Ils n’étaient que 8,3 % en 2010.

En Europe, un enfant sur quatre est menacé de pauvreté

La pauvreté et l’exclusion, qui menacent près d’un enfant sur quatre, demeurent « un problème grave au sein de l’Union européenne ». Il est en outre difficile d’évaluer l’efficacité des mesures de lutte adoptées, selon un rapport. Un article d’Euroefe.

« L’économie est là pour servir la vie, et non pas l’inverse », a rappelé Philippe Lamberts, membre du parti Les Verts-ALE au Parlement européen, à propos de la publication du rapport hier. Pourtant, selon lui, « les 40 dernières années, la vie sur cette planète a été là pour servir l’économie. »

Avec pour effet une « marchéisation croissante de la société », estime le rapport. « Nous agissons de moins en moins bénévolement pour autrui, » au point où « nous devenons nous-même une ressource à exploiter », comme le montrerait l’exploitation croissante des données personnelles.

Dans ce contexte, un retour à la « normale » après la crise du Covid-19 n’est pas une option viable pour les auteurs du rapport. « Ce que nous voulons montrer avec ce rapport, c’est que nous avons un choix », a expliqué Katy Wiese, de la BEE, co-autrice du rapport.

Ainsi, le rapport propose quatre solutions pour changer de voie une fois la crise du Covid-19 surmontée. Leur but : garantir le bien-être de tous et non plus se concentrer uniquement sur la maximisation des richesses qui in fine ne bénéficient qu’à une petite élite.

Quatre solutions pour sortir du modèle économique actuel

« Un aspect important de la transition est de découpler le travail de la seule subsistance économique », souligne le document. En d’autres termes, il faudrait, selon les auteurs, redistribuer la richesse sous forme d’un salaire universel de base.

Donner à toute personne les moyens de subvenir à ses besoins de base réduirait les inégalités tout en donnant à chacune et chacun la possibilité de s’engager dans des activités professionnelles gratifiantes. « Dans notre vision économique post-Covid-19, les emplois seront dédiés aux emplois essentiels et gratifiants et non plus à simplement gagner de l’argent pour pouvoir survivre », insistent les auteurs du rapport.

Par ailleurs, les gouvernements en Europe devraient garantir un emploi communautaire à chaque adulte « prêt et capable » à travailler. « L’idée n’est pas de construire un système communiste », a précisé Jan Mayrhofer du FEJ et co-auteur du rapport. La garantie d’emploi serait uniquement applicable en « ultime recours » pour lutter contre le chômage involontaire.

Autre mesure présentée : une plus grande participation des salariés aux prises de décisions, ce qui aboutirait à de meilleures conditions de travail ainsi qu’une plus grande stabilité économique.

Enfin, les auteurs proposent de réduire le temps de travail pour tous – sans baisse de salaires. Le niveau de productivité économique que l’Europe a atteint aujourd’hui nécessiterait de moins en moins d’heures travaillées, expliquent-ils. Travailler moins permettrait donc de répartir le travail plus équitablement.

Moins de travail, plus d’équité

Autre point d’importance soulevé par le rapport : la parité. De fait, ce sont les femmes qui dans leur très grande majorité se chargent des soins, de la garde d’enfants et des tâches ménagères – « des activités souvent impayées mais essentielles au fonctionnement de notre économie et de notre société« , selon le rapport.

Or, travailler moins sans perte de salaire permettrait aux hommes d’y contribuer davantage, ce qui par ricochet octroierait plus de possibilités pour les femmes de s’engager dans des activités gratifiantes.

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L’idée est saluée par Monika Kiss, analyste politique au sein du Service de recherche du Parlement européen. « Les femmes sont toujours plus vulnérables sur le marché du travail », estime-t-elle. En cause, notamment, un taux d’emploi plus faible, un écart de salaire de 16 % et des types d’emploi souvent non-standardisés, comme le mi-temps.

Les femmes ont par ailleurs plus souffert de la crise du Covid-19, affirme Kiss. Car d’une part, les soins de santé et les services sont majoritairement assumés par les femmes. D’autre part, le fait de devoir s’occuper davantage des enfants pendant le confinement aurait pesé sur leur capacité de travailler, d’autant plus que 85 % des parents seuls sont des femmes.

Leur garantir un salaire de base tout en diminuant les heures de travail comme le propose le rapport serait une bonne solution à cette problématique, estime l’analyste.

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Or, comment mettre en oeuvre ces solutions ? « L’Union européenne a des compétences limitées en matière de questions sociales« , reconnaît Stan Van Alphen, fonctionnaire politique au sein de la DG Emploi de la Commission européenne.

Pourtant, il estime que les initiatives prises récemment au sein de l’UE vont dans la même direction que les propositions du rapport, notamment avec l’initiative visant l’instauration d’un salaire minimum européen ou encore la proposition d’un droit à la déconnexion.

La sortie de crise, une opportunité pour changer de paradigme ?

« Je sens une opportunité pour changer de paradigme », confirme aussi Philippe Lamberts, pointant la prise de conscience croissante concernant le changement climatique. « L’opinion publique est en train de basculer et la crise a encore accélérée cette tendance. Il y a une demande croissante de mettre la vie en avant. » Le Pacte Vert présenté par la Commission européenne serait donc une opportunité unique d’entamer un changement systémique.

Car bien-être humain et environnemental vont main dans la main, selon le rapport. Sortir du paradigme de la perpétuelle croissance économique et arrêter de mesurer le succès à l’aune de la production et de la consommation contribuerait à réduire de manière conséquente l’impact environnemental. Tout en redonnant une place centrale au bien-être collectif.

Mais la résistance à un tel changement de paradigme radical reste importante, estime Philippe Lamberts. Car les gagnants du système actuel seront bien les perdants du système proposé par le rapport. C’est pourquoi, selon Lamberts, « nous devons exercer une pression maximum dès la sortie de la crise. Si nous n’arrivons pas à mettre en oeuvre un changement de paradigme dans les 12 à 18 mois après la pandémie, l’opportunité sera perdue. »

 

 

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