Les destins convergents de la liberté de la presse et de l’Europe

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Les médias et l’UE affrontent des dangers semblables : ils sont en proie à l’action de forces obscures, à la paupérisation et aux effets délétères de décisions trop lentes. Leur sort dépendra aussi de la réunion des ministres de la Culture le 19 mai prochain.

Christophe Leclercq, fondateur de la Fondation Euractiv et du réseau de médias Euractiv, illustre comment les protagonistes peuvent coopérer pour éviter le pire.

L’hiver est arrivé. Le fléau s’est propagé. Les roitelets ont été pris au dépourvu. Les commerçants ont cessé leurs activités. Les villageois se sont réfugiés chez eux. À l’intérieur des frontières fermées, les rumeurs abondent. Les sorciers offrent des potions miracles. Les trolls répandent la confusion et les malédictions. La rupture du continent est prématurément évoquée.

Chaque ville dispose de ses ménestrels et de ses messagers, qui diffusent le folklore et portent les nouvelles. Ils dépendent des villes ouvertes, échangeant leurs lumières contre de la nourriture. C’est pourquoi certains seigneurs avides de pouvoir utilisent l’épidémie pour réprimer la liberté de penser.

Deux meutes de loups, venues de loin, encerclent les villages plus intelligemment que jamais. Les trolls s’allient à eux. Les troupeaux de moutons ne leur suffisent pas : les bêtes s’attaquent aux cerveaux humains et dévorent les messagers qui franchissent les frontières.

D’audacieux messagers cherchent à rétablir la liberté et à éclairer l’obscurité. Mais, tels des chiens de garde au service des seigneurs des ténèbres, des vautours sont perchés à la lisière des forêts : prêts à fondre sur leurs proies, dans le sillage des loups.

Le printemps arrive : la liberté

Enfin conscients des dangers que représentent ces prédateurs, les messagers se regroupent, leurs corporations cessent leurs luttes intestines. Elles se procurent des torches pour combattre les bêtes, et cherchent à rétablir les liens. En mai, pour la Saint-Schuman, alors que le soleil réchauffe les contrées avant la Pentecôte, les messagers parlent en différentes langues et commencent à tendre la main à leurs compagnons. Ils cherchent des marchands pour payer le voyage, et des villageois pour les nourrir en chemin. Encouragés par des conseillers, des chevaliers blancs de tous les pays les protègent.

Les sages rois d’Europe envoient des émissaires pour rencontrer les chevaliers blancs à Bruocsella. Ils publient un édit pour tenir les loups, les vautours et les trolls à distance. Le trésor de l’Europe est maigre, mais, au vu de la famine et de la nécessité d’informer la population, les messagers obtiennent des passeports et quelques indemnités.

Pendant ce temps, de savants médecins trouvent des remèdes au fléau. Le peuple fait confiance aux messagers survivants, qui diffusent la bonne nouvelle. Il n’y a pas de saint graal : comme chacun est bien informé et fait des efforts considérables, l’épidémie est maîtrisée. La liberté est rétablie…

Les messagers annoncent une nouvelle conscience sociale et environnementale. Dans les villes, la culture s’épanouit, de bonnes valeurs sont respectées, la paix règne. L’Europe est renforcée par des valeurs communes, une renaissance est en cours.

Retour aux politiques pour la santé du secteur des médias

Les députés européens ont pris leur plume pour faire état du rôle essentiel de la presse, et la nécessité d’aider à sa survie. Les journalistes ont formulé de plus grandes exigences. Les acteurs du secteur estiment que les signaux donnés sont encourageants, mais certains mettent en garde contre de simples déclarations d’intention.

Opportunément, cette semaine qui met à la fois l’accent sur la liberté de la presse et sur l’Europe – la journée de la liberté de la presse a eu lieu le 3 mai et la journée de l’Europe se déroulera le 9 mai – marque le début d’une période décisive. La commission de la culture du Parlement européen s’est entretenue lundi 4 mai avec les commissaires Breton et Gabriel. La Commission pourrait détailler ses propositions lors de sa réunion du 9 mai. Dix jours plus tard, réunis en Conseil, les ministres de la Culture et des Médias pourraient saluer un plan coronavirus pour les médias et rivaliser avec lui au niveau national.

Vous pourriez relire la fable ci-dessus, en remplaçant les ménestrels par la culture, les messagers par les journalistes, les conseillers par les parlementaires, les corporations par les réseaux de médias, les chevaliers blancs par les commissaires et les ministres. Les meutes de loups représentent les plateformes dominantes, et les vautours, les oligarques.

Vous ne voulez pas être un mouton, alors êtes-vous un villageois ou un commerçant serviable ? Ou peut-être un chevalier blanc ou une gente dame ?

Étapes clés pour sortir de l’âge des ténèbres et attributions claires

Les principaux points de levier sont locaux et nationaux, mais considérons également le niveau européen :

. Le commissaire Thierry Breton est bien placé pour traiter de la stratégie industrielle des médias, à commencer par la question du financement d’urgence. Il pourrait également présenter cette année le plan d’action pour les médias qu’il a promis.

. La commissaire Mariya Gabriel connaît bien le portefeuille des médias et a la haute main sur deux leviers de financement essentiels : les compétences et l’innovation. Elle pourrait contribuer à la création d’un programme NEWS sous l’égide du programme-cadre « Europe créative ».

. La vice-présidente de la Commission européenne, Margrethe Vestager, est à la tête du très prometteur programme numérique, qui met l’accent sur la réglementation des plateformes, plus « systémique » que jamais. Pour rééquilibrer l’écosystème, elle pourrait refuser de retarder l’élaboration de politiques et faire usage dès maintenant de pouvoirs en matière de concurrence.

. La vice-présidente Vera Jourova défend les droits fondamentaux, qui sont la raison d’être des médias. Elle préside le groupe de commissaires chargé du projet médias. Thierry Breton, Mariya Gabriel et Margrethe Vestager en font également partie. Ce groupe ne s’est réuni qu’une seule fois depuis sa création il y a six mois.

Quant à la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, elle a déclaré que la démocratie constituait l’une des six priorités de son mandat. Aujourd’hui encore, elle pourrait répondre aux questions posées il y a six semaines par 28 députés européens et parties prenantes : « Qui est responsable ? » et « où se trouve notre plan coronavirus pour les médias ? ».

 

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