Le président de l’ARCEP appelle à une politique européenne offensive contre les GAFA

Sébastien Soriano, chantre d’un « nouveau visage de la régulation ». [DR/La Tribune]

Le président de l’ARCEP, Sébastien Soriano, milite pour que Bruxelles se dote d’outils et de leviers pour favoriser l’éclosion de géants du numérique européens. pour contrer la domination des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple).

Sébastien Soriano, 39 ans, est président de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP) et très investi au sein de l’ORECE (Organe des régulateurs européens des communications électroniques). Lors d’une table ronde organisée par l’Association des journalistes économiques et financiers (Ajef), il s’est exprimé sur les enjeux numériques de l’UE.

La Tribune : Depuis votre entrée en fonction en janvier, vous vous êtes déjà rendu six fois à Bruxelles. Pourquoi le président de l’organe français de régulation des télécoms s’intéresse-t-il autant à l’Union européenne ?

Nous vivons dans une société où la capacité des individus à se connecter aux réseaux numériques devient de plus en plus cruciale. Surtout, demain, des objets vont se connecter. Et ce, grâce à des capteurs disséminés partout, notamment dans les voitures et autres équipements du foyer, comme les réfrigérateurs ou les thermostats. Je souhaite donc que l’Arcep, traditionnel gendarme des télécoms, devienne le régulateur de cette connectivité au sens large. Or, il y a actuellement des chantiers législatifs très importants en Europe pour renouveler les compétences des régulateurs dans le domaine des télécoms, ce qui explique que je sois très présent dans ses enceintes.

La Commission européenne a révélé au début du mois sa volonté de créer un marché unique du numérique, avec l’ambition de créer des champions européens du numérique. Est-ce possible ?

Nous partons de loin, mais il y a eu une vraie prise de conscience. Il se passe quelque chose en ce moment. Les principes du futur marché unique du numérique sont très ambitieux. Les pays européens ont pris conscience que l’Europe est certes devenue un continent de consommateurs de numérique, mais qu’elle a disparu de la carte des producteurs. Depuis le premier Conseil européen dédié au numérique, en 2013, il y a eu un électrochoc. Günther Oettinger, le commissaire européen en charge du numérique, milite désormais clairement pour l’émergence d’une industrie numérique européenne.

Comment y arriver ? Sur ce point, la réflexion est très différente ce qu’on a connu par le passé. Songer à bâtir un « Airbus du numérique », en fusionnant des acteurs existants, est un non-sens. Il suffit de regarder Uber ou Facebook pour se rendre compte que personne ne s’impose de cette manière-là. Dans le numérique, on réussit parce qu’on dispose d’une innovation de rupture, une idée géniale qu’on arrive imposer à tout le monde. La clé, c’est l’agilité, la créativité, comme en témoigne le succès de la Silicon Valley. L’objectif, pour l’Europe, est donc de trouver un mode d’organisation qui permette de soutenir et de faire grandir les startups, pour espérer voir un jour émerger un nouveau Google ou un nouveau Facebook.

Mais à la différence des États-Unis, les startups européennes peinent à trouver des investisseurs prêts à mettre des dizaines de millions d’euros sur la table…

Il y a aujourd’hui un vrai manque de capital-risqueurs qui soient capable d’investir des tickets de plusieurs dizaines de millions d’euros dans des petites entreprises de moins de dix salariés, pour leur donner une croissance forte. Certes, sur ce point, la France s’organise : en 2013, BPI France a lancé le fonds Large Venture pour accompagner les startups. Mais il n’est doté que de 500 millions d’euros, ce qui permet d’accompagner une vingtaine d’entreprises tout au plus… On voit donc bien qu’il y a un problème d’échelle. Et c’est pourquoi il est si important que l’Europe vienne en appui.

Il faut aussi changer de mentalité, ne pas chercher la rentabilité immédiate. Amazon n’est toujours pas rentable… Quant à Facebook, ils se sont demandé très tardivement comment ils allaient gagner de l’argent. Leur priorité, au début, c’était de s’imposer comme le réseau social de référence. Pour développer cette mentalité, il faut prendre des risques. Concrètement, on doit accepter que des entreprises puissent perdre massivement de l’argent pendant des années avant de trouver un modèle économique viable.

Cette vision proactive est-elle partagée par les autres autorités des télécoms européennes ?

Oui, on sent que les régulateurs européens – qui sont réunis au sein de l’Organe des régulateurs européens des communications électroniques (L’ORECE) – souhaitent accompagner davantage les startups. Il y a deux semaines, lors d’une réunion à Bruxelles, nous avons évoqué la protection du consommateur européen. A cette occasion, un certain nombre de régulateurs ont souligné que la priorité était surtout d’avoir un niveau de protection commun, de disposer d’un terrain de jeu plus uniforme. L’objectif étant de ne pas créer de complexités administratives, pour que les entreprises accèdent au marché plus facilement.

Comment doit réagir l’Union européenne face aux géants du web américains ?

La domination des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple, ndlr) est trop forte. Aujourd’hui, elle contribue à empêcher l’éclosion d’acteurs européens majeurs du numérique. Les sociétés américaines utilisent la flexibilité européenne pour éviter certaines contraintes, notamment fiscales lorsqu’ils s’installent par exemple au Luxembourg ou au Pays-Bas. Il faut donc mettre en place une véritable réglementation de manière à favoriser une concurrence saine. L’hôtellerie est un bon exemple. La France est le premier pays touristique au monde, et le troisième en termes de chiffre d’affaires. Or des acteurs comme Trip Advisor, Airbnb ou Booking réintermédient la relation entre les clients et les services, prenant au passage une commission. Cela veut donc dire qu’une partie de la valeur créée par le tourisme part dans la Silicon Valley…

Le couple franco-allemand a-t-il un rôle spécial à jouer ?

Rien ne pourra se faire sans le pilier franco-allemand. La bonne nouvelle, c’est que les deux pays ont une vision commune sur la plupart des sujets liés au numérique, et notamment la croyance qu’il faut être ferme vis-à-vis des GAFA. La France et l’Allemagne, en tant que piliers de l’Union européenne, doivent impulser une attitude offensive vis-à-vis des géants du web. Le fait que Google ait l’intention de devenir un opérateur mobile, par exemple, inquiète beaucoup en Europe, car cela pourrait fragiliser les opérateurs existants. Il faut éviter qu’un acteur comme Google achète massivement de la connectivité mobile alors qu’il n’a pas contribué aux efforts d’investissements dans les infrastructures européennes.

Comment mettre en place cette régulation ?

Une nouvelle structure de régulation est indispensable, mais à ce stade elle reste à définir. Doit-il s’agir d’une structure indépendante ? D’un organisme qui dépendrait de la Commission européenne ? D’un système fédéral comme dans le domaine des télécoms où les Etats seraient chargés d’appliquer les règles définies par la Commission ? Il est trop tôt pour le dire. Mais chaque chose en son temps. En 2015, nous en sommes au moment de la réflexion. Des propositions devraient être dévoilées d’ici à la fin de l’année pour une législation courant 2016, au mieux.

Cette interview est initialement parue sur La Tribune.

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