Pourquoi Juncker doit séparer communication et médias à la Commission

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV.COM Ltd.

Christophe Leclercq [Lisbon Council]

Christophe Leclercq [Lisbon Council]

Jean-Claude Juncker s’apprête à faire des choix politiques cornéliens. Il faut aussi mieux communiquer sur l’Europe, et garantir un futur au secteur des médias. Deux enjeux à ne pas confondre.

Christophe Leclercq est le fondateur d’EURACTIV, et est un fervent défenseur de l’indépendance des médias en Europe, et ce, depuis les débuts d’EURACTIV. Il livre ses pensées à titre personnel. 

Cher Monsieur Juncker, cher président désigné de la Commission européenne 2014-2019,

Vous vous apprêtez à assigner les portefeuilles aux différents commissaires au cours de l’été afin de mettre sur pied une équipe cohérente pour toucher au mieux les citoyens européens. Or, comme toujours, la communication restera un défi. La campagne des élections européennes a montré que les progrès étaient limités dans ce domaine.

Conformément aux cinq priorités posées par le Conseil européen, vous envisagez de créer des « clusters » pour les principales politiques européennes qui seraient chapeautées par certains vice-présidents de la Commission européenne. En vue de mener à bien votre mandat, d’interpeler l’opinion publique au niveau national, vous pourriez améliorer l’organisation des services de la Commission en matière de communication européenne, tout en regroupant les politiques dont l’objectif est d’assurer l’indépendance des médias.

De la nécessité d’une sphère médiatique nationale saine

Le secteur des médias est indispensable à l’Europe. Cependant, il connaît actuellement des difficultés économiques et des coupes budgétaires. Aucune démocratie ne peut exister sans le maintien d’une presse saine. L’UE ne fait pas exception. Néanmoins, le « quatrième pouvoir » reste fragile. À l’instar des canaux médiatiques qui nourrissent le débat public au niveau national, l’Europe a besoin de médias à la fois indépendants et viables. Ils doivent également être en mesure de mettre à l’épreuve l’information, de prendre position, et non simplement de céder à la critique et de faire montre de négligence. Les médias sociaux californiens ou les agences et les titres anglo-saxons pourraient certes y contribuer, mais ils ne sont pas suffisants. Ainsi se pose la question suivante : comment pouvons-nous maintenir le débat médiatique sur les questions de politiques européennes auxquelles sont confrontés les gouvernements ?

En lieu et place d’un cadre créé de toutes pièces par Bruxelles, les médias nationaux et régionaux devraient tout d’abord travailler sous forme de réseau, plus que ce n’est le cas à l’heure actuelle. Étant donné la crise du secteur sur deux fronts (technologique et financier), de nouvelles concentrations sont inévitables, aussi au niveau transfrontalier. Nous devons anticiper et accompagner ce changement, au lieu de laisser sombrer un autre secteur européen. La dernière chose que nous souhaitons voir, c’est un secteur médiatique complètement subventionné, ou pire encore, des médias officiels de l’Union européenne. Une diversification des sources de revenus assure l’indépendance, et par là même la crédibilité aux yeux des citoyens.   Les clients issus des milieux des affaires ont ici un rôle de premier ordre à jouer, tout comme les organisations à but non lucratif peuvent remédier aux « défaillances de marchés » pour les thèmes moins porteurs ou les langues moins répandues.

Outre les services que les journalistes utilisent quotidiennement, deux stratégies peuvent être envisagées afin d’encourager un plus grand investissement des médias dans la sphère européenne. Des politiques ciblées contribueraient à maintenir l’indépendance des médias en Europe. On pourrait par exemple envisager la mise en place de conditions acceptables en matière de publicité, d’imposition et de prise de risque. Une simplification des procédures bureaucratiques pourrait également être à l’ordre du jour. Aussi, il peut être utile, le cas échéant, de fournir une aide partielle des instances publiques ou de proposer de meilleures stratégies de financement. Le premier point relève de la responsabilité du département des médias de la direction générale Réseaux de communication, contenu et technologies (DG CONNECT) et les unités qui lui sont liées, mais qui appartiennent à d’autres DG, telles que la DG Marché intérieur (DG MARKT) et la DG Éducation & Culture (DG EAC). En tout et pour tout, six DG sont en lien direct avec le secteur des médias, ce qui a pour conséquence de provoquer un cloisonnement des idées, phénomène contre lequel lutte avec raison la Commission. Les financements publics, le deuxième point, sont également utiles. Néanmoins, ils resteront toujours un tant soit peu controversés, à l’instar des médias détenus par l’État ou des stratégies de soutien de la presse nationale. Ce qui est nécessaire, si l’on prend en considération ces deux volets stratégiques, est une politique industrielle globale au niveau européen sur les questions des politiques industrielles en matière de médias. Une « stratégie du secteur des médias », dont l’une des caractéristiques serait le rejet d’une intervention en sous-main par l’État.

Quelles sont les bases à mettre en place pour lancer ce dispositif ?

Le porte-parole doit évidemment gérer les relations avec la presse sur le court terme ; la DG Communication (DG COMM) prépare le terrain grâce à ses bureaux de représentation dans les 28 États membres. D’autres organisations portent également le débat européen dans les sphères publiques nationales : les gouvernements nationaux et le Parlement européen. On pourrait également évoquer l’initiative européenne en matière de transparence et l’initiative citoyenne européenne ou encore les services linguistiques de la Commission (traduction et interprétation). Ceci étant dit, les retombées médiatiques et les retours positifs (que les détracteurs qualifieraient de « propagande ») ne feront pas infléchir les tendances actuelles ou ne susciteront pas l’intérêt des citoyens avant 2019.

Présence médiatique des commissaires et communication sur le court et moyen terme

Monsieur Juncker, un membre du collège devrait représenter la Commission, non un fonctionnaire européen : pourquoi ne pas attribuer cette mission à un commissaire, multilingue et bon orateur, qui deviendrait en quelque sorte votre « star médiatique », et qui superviserait la DG COMM ?Vous et votre cabinet seriez peut-être tentés d’endosser une telle tâche, mais disposeriez-vous du temps et de la concentration nécessaires pour vous y consacrer?Votre collège doit travailler en équipe, et cette mission devrait incomber à l’un des commissaires, en qui vous avez particulièrement confiance.

Combiner une représentation auprès de la presse avec la communication permettrait également de dépasser les habituelles tensions qui émergent entre les demandes de vos collègues, les communicants bruxellois, et enfin les bureaux situés au niveau national. Ainsi, la DG COMM ne se sentirait plus orpheline et associée avec d’autres directions qui ne lui sont pas liées. De plus, au lieu de garder un grand nombre de traducteurs et d’interprètes comme autant de personnel auprès de vos services, répartissez-les dans une structure horizontale qui ferait la jonction entre plusieurs directions. Et pourquoi pas, nommez cette nouvelle structure, le « cluster pour les citoyens ».

L’indépendance de la communication avant tout

Depuis plusieurs années, les acteurs communicationnels centraux et sectoriels essaient de compenser les faiblesses des médias en créant leurs propres canaux. Certains de ces médias détenus par l’UE ont sombré ou sont en difficulté, à l’instar de Presseurop, où la DG COMM ne pouvait pas renouveler le financement en vertu du principe de l’indépendance des médias. EuroparlTV en est un autre exemple : cette chaîne de vidéos en ligne aux mains du Parlement européen sera vraisemblablement supprimée progressivement après 2014 (voir : page 16 du rapport sur la décharge annuelle de 2011 ou l’article de Mediapart, « le maquis des financements publics »). Les autres médias soutenus par l’UE suivent un objectif précis. Ils pourraient toutefois le faire grâce à une évaluation plus « ouverte » et une indépendance plus grande – les chartes éditoriales mises à part  – et de la sorte mieux servir les intérêts des citoyens. Je suggère de transposer de tels projets et contrats vers une DG sectorielle, non une DG fonctionnelle. Le programme MEDIA illustre également cet exemple : il soutient l’industrie cinématographique européenne tout en étant pas géré par la DG COMM.

Des financements sont disponibles et pourraient être affectés ailleurs

Les institutions européennes dépensent des sommes colossales auprès des cabinets-conseils en gestion communicationnelle, souvent dans le cadre de politiques diverses et variées qui ne sont pas liées entre elles, dont les contrats sont signés sans même songer à la structure de l’industrie des médias. Bon nombre de consultants en relation publique poursuivent en effet des journalistes sous-payés. . . Les sites institutionnels et les campagnes de publicité destinés aux citoyens à Bruxelles ont un coût élevé, plus chers que dans les cas des campagnes médiatiques décentralisées, si celles-ci étaient menées par les bureaux de représentation. Parallèlement, les fonctionnaires européens se lamentent du manque de couverture médiatique, à commencer par la diminution des membres de la presse à Bruxelles. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Demandons-nous : l’argent peut-il être mieux dépensé ?Certaines lignes directrices, boîtes à outils, contrats-cadres, ainsi que des conseils indépendants pourraient améliorer le rapport qualité-prix tout en respectant la déontologie propre aux médias.

En outre, les fonds sont disponibles dans le programme-cadre destiné à la Recherche & Innovation et pourraient permettre aux médias (mais aussi à d’autres secteurs) de mieux exploiter les médias sociaux et enfin de surmonter les barrières linguistiques. Cet appel d’offres est soumis aux normes strictes de la concurrence, et est utilisé pour respecter l’autonomie des consortiums, tout en évaluant son impact. Il conviendrait également à des projets dans le domaine médiatique.

Un commissaire en charge des médias, dans un cluster normal

Monsieur Juncker, la DG COMM et le porte-parole auront beaucoup à faire sous la férule de votre présidence. Vos collègues utilisent également le téléphone, prennent l’avion ou la voiture pour aller à la rencontre des citoyens européens. Mais, ces politiques sectorielles sont-elles portées par des fonctionnaires chargés de la communication ?De récentes initiatives ont été lancées, telles que le groupe de haut niveau sur le pluralisme des médias et le forum de l’UE sur l’avenir des médias. Elles partaient d’une bonne intention, mais ont-elles abouti concrètement ?

Le secteur des médias de l’UE mérite sa propre stratégie industrielle, fondée principalement sur des politiques ainsi que des apports efficaces et aussi des cofinancements dans certains cas. Cela ne peut être mené à bien par la DG COMM et ses contrats, ainsi que ses quelques interservices et réunions interinstitutionnelles. Un tel dispositif pourrait être mené par un commissaire responsable des DG CONNECT et EAC. La première se verrait octroyer la stratégie numérique, dans le cadre d’un groupe de commissaires plus vaste. Séparée du « cluster pour les citoyens » propre à la communication, cette stratégie industrielle destinée au secteur des médias serait parfaitement adaptée à votre nouvelle politique dite de « clusters ».

Christophe Leclercq

@LeclercqEU

[1] Le réseau EURACTIV, qui regroupe 12 pays, a bénéficié d’un tel cofinancement en matière de Recherche & développement, entre autres, obtenu dans le cadre d’un appel d’offres soumis aux règles de concurrence.

 

L'Association des journalistes européens (AJE) a débattu des enjeux liés aux financements des médias lors de son dernier congrès à Bruxelles. Elle a décidé de créer un groupe de travail pour préparer l'avis de l'AJE pour son prochain congrès qui aura lieu en octobre 2014.

La Fondation EURACTIV, a publié un livre jaune intitulé « Une décentralisation radicale : donner le pouvoir aux multiplicateurs ! »(il y avait un commissaire à plein temps dédié à la communication entre 2009- et 2014, Margot Wallström, même si elle ne supervisait pas le service des porte-paroles. Le livre jaune a été publié en réponse à son « livre blanc sur la communication de l'UE », publié en 2006. Aux yeux de l'auteur, toutes les recommandations restent aujourd'hui toujours valables.)

Opinion du même auteur : Après la « stratégie de Lisbonne » et « Europe 2020 », place au « Mandat Innovation 2019 »(Aucune communication ne peut fonctionner sans contenu et clarté. Le mode communicationnel de l'UE est actuellement discuté).

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