Les mandats pour les biocarburants pourraient faire grimper les émissions de CO2

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Les « mandats pour les biocarburants » ne devraient pas permettre d’aboutir à une réelle réduction des émissions de gaz à effet de serre et pourraient même donner lieu à une augmentation des rejets dans l’atmosphère si les facteurs liés à l’utilisation des sols ne sont pas pris en compte. C’est ce que révèle une étude réalisée par l’International Council on Clean Transportation (ICCT).

Le rapport de l'ICCT laisse entendre que Bruxelles serait sur la bonne voie avec ses nouvelles règles sur les biocarburants. Ces documents divulgués la semaine dernière indiquent que l'exécutif européen a fait marche arrière sur son objectif d’imposer une part de 5,75 % de biocarburants pour le secteur des transports dans le cadre de ses objectifs en matière d’énergies renouvelables.

L'ICCT affirme que si elle n'est pas révisée pour prendre en compte le changement indirect d'affectation des sols (CASI), la directive relative aux énergies renouvelables pourrait aboutir à une réduction des émissions de seulement 4 % par rapport aux carburants fossiles. Elle aurait également 30 % de chances d'entraîner une augmentation nette des émissions.

La prise en compte des facteurs de changement indirect d'affectation des sols pourrait considérablement augmenter les économies de carbone liées à la politique sur les biocarburants, peut-on lire dans ce rapport.

Ces facteurs permettraient également à l'Europe d'atteindre les objectifs de la directive pour une réduction d'au moins 50 % des émissions de gaz à effet de serre des biocarburants par rapport taux carburants fossiles.

La totalité des économies d'énergie réalisées grâce à cette politique pourrait bien résulter de l'utilisation de bioéthanol, dans la mesure où sa source principale, la canne à sucre, nécessite moins de terres que les biocarburants issus d'huile de palme et d'autres huiles végétales.

Selon cette étude, les biocarburants qui ne sont pas produits à partir d’huiles usagées « auront sans doute une empreinte carbonique plus importante que les carburants fossiles ».

Aucun argument favorable aux biocarburants

« Dans la mesure où la production de biocarburants pourrait également s'avérer plus négative selon d'autres indicateurs environnementaux (comme l'acidification, l’eutrophisation ou la biodiversité) […] que la production de carburants fossiles, il n'existe aucun argument à faire jouer en faveur de l'environnement. L'UE devrait donc arrêter de soutenir la production de biocarburants […] qui ne sont pas issus de déchets végétaux. »

Selon la proposition européenne divulguée récemment, l'exécutif européen devrait suspendre ses subventions aux biocarburants issus de plantes cultivées après l'expiration de la réglementation actuelle en 2020. Il s'agirait d'un coup dur pour ce secteur estimé à 17 milliards d'euros par an seulement en Europe.

Angela Corbalan, responsable de la communication et des médias européens chez Oxfam, a déclaré que son organisation considérait la proposition de la Commission comme « un pas dans la bonne direction ».

« Si elle est adoptée, elle enverra un signal fort : la Commission veut cesser de promouvoir l'utilisation de cultures vivrières pour produire du carburant et des biocarburants favorisant le changement climatique », a-t-elle commenté.

Boule de cristal

Rob Vierhout, le secrétaire général d'ePure, une organisation professionnelle représentant le secteur du bioéthanol, a remis en cause l'importance des facteurs du CASI vis-à-vis des émissions de gaz à effet de serre.

« Je n'ai pas confiance en cette science », a-t-il déclaré avant d'ajouter que pour l'instant, aucune méthodologie claire n'avait été établie : cela revient à consulter une boule de cristal. Personne n'est capable de donner des chiffres sûrs sur le CASI. »

M. Vierhout a également condamné le changement de direction de la politique de la Commission, selon lui une preuve d' « incohérence dans les décisions politiques ».

« Nous avons investi des milliards d'euros et aujourd'hui, la Commission annonce qu'elle va changer les règles du jeu », a-t-il déploré. ePure compte bien s’élever contre cette proposition de loi, a-t-il indiqué.

De nombreux acteurs de l'industrie des biocarburants partagent ce sentiment d'indignation. Pour eux, les modèles utilisés aujourd'hui, notamment celui adopté par l'ICCT dans son étude, ne sont  pas assez solides pour servir de base à des décisions politiques.

Prix des denrées alimentaires versus émissions de CO2

Nusa Urbancic, militant pour les carburants propres de l'ONG Transport & Environment, a déclaré que malgré la proposition de la Commission de réduire l'utilisation de biocarburants issus de cultures vivrières, le secteur du bioéthanol pourrait bénéficier de cette nouvelle loi.

En Europe, la demande en biocarburant excède celle en bioéthanol dans la mesure où plus de véhicules européens fonctionnent au diesel. Cependant, même si la loi proposée touche tous les carburants issus de plantes cultivées (y compris l'éthanol issu de la canne à sucre), le marché des carburants ayant des facteurs de CASI plus favorables pourrait se développer.

« Cette loi leur serait tout de même favorable, car ils continueraient d'être encouragés à produire des biocarburants à condition de prendre en compte le CASI », a précisé Mme Urbancic.

Les sols utilisés pour produire des biocarburants destinés aux véhicules européens en un an pourraient produire suffisamment de blé et de maïs pour nourrir 127 millions de personnes, selon une étude publiée par Oxfam en amont de la réunion des ministres européens de l'énergie aujourd'hui (17 septembre).

« Au vu du risque important de famine dans les régions les plus pauvres du globe suite à la hausse des prix alimentaires, l'agence internationale appelle l'UE à reconsidérer sa liaison dangereuse avec les biocarburants », peut-on lire dans le communiqué accompagnant l'étude.

« Les biocarburants causent des ravages sur les marchés alimentaires en difficulté et sur nos forêts. Ils accentuent les famines et le changement climatique juste pour que les Européens puissent alimenter leurs voitures », a déclaré Robbie Blake, militant pour les biocarburants des Amis de la Terre.

« L'UE doit mettre un terme à ces lacunes sur les émissions de carbone [liées au CASI], sinon l'agriculture pour les carburants continuera de se développer aux dépens des forêts et des habitats naturels et les émissions de carbone continueront de croître. » Il a ajouté : « Après des mois de retard, la Commission a présenté un compromis confus qui reconnaît le CASI comme un problème majeur, mais ne propose à aucun moment de solution valable. Cette proposition ne ferait qu'augmenter la production de biocarburants issus de cultures vivrières en Europe, au lieu d'y mettre un terme définitif au vu de la crise alimentaire que nous traversons actuellement. »

« L'Europe a contribué à la ruée mondiale vers les biocarburants qui force les familles pauvres à quitter leurs maisons pendant que les multinationales amassent les bénéfices. Les biocarburants étaient censés rendre les transports plus verts, mais les gouvernements jettent l'argent des consommateurs par les fenêtres tout en privant des millions de personnes de nourriture, de terres et d'eau », a déclaré Natalia Alonso, la  directrice du bureau européen d'Oxfam.

En réponse au rapport d'Oxfam, les commissaires européens Günther Oettinger (Energie) et Connie Hedegaard (Action pour le climat) ont publié un communiqué commun : 

« Il est faux de croire que nous encourageons la production de biocarburants issus de cultures vivrières. Dans nos prochaines propositions de loi, nous faisons exactement l'inverse : nous les limitons à leur niveau actuel, qui est de 5 % jusqu'en 2020. Le message de la Commission pour l'après-2020 est le suivant : nous favorisons clairement les biocarburants produits à partir de matières premières non alimentaires comme les déchets ou les résidus agricoles comme la paille. Ces nouveaux types de biocarburants n'entrent pas en concurrence avec le secteur alimentaire et ne requièrent pas l’utilisation de terres supplémentaires. Nous promouvons les biocarburants qui contribuent à réduire réellement les émissions de CO2, n'entrent pas en concurrence avec la production alimentaire et sont à la fois durables et verts. » 

Le changement indirect d'affectation des sols (CASI) fait référence à la modification involontaire de l'utilisation des sols en raison de l'extension des cultures destinées à la production d'éthanol ou de biocarburant.

La demande pour d'autres cultures, qui sont alors déplacées pour laisser la place à la production de biocarburants, est satisfaite via le déboisement de nouvelles terres comme des forêts, des prairies ou des marais. Cette méthode entraîne toutefois une détérioration de la capacité de la planète à absorber du carbone. Ce processus s'accentue lorsque les forêts sont brûlées et que de vastes quantités de gaz à effet de serre sont libérées dans l'atmosphère.

La Commission européenne a réalisé 15 études sur différentes cultures de biocarburants qui, pour la plupart, concluent qu'au cours de la prochaine décennie, les politiques européennes en matière de biocarburants auront un impact indirect équivalent à 4,5 millions d'hectares de terres, une zone de la taille du Danemark.

Certains acteurs du secteur des biocarburants avancent que les données scientifiques de la Commission sont sans fondements et que cette question pourrait être réglée via une réforme majeure de la stratégie agricole afin d'améliorer la productivité, ou via la réaffectation d'anciennes terres agricoles. Selon eux, les déchets issus de la production de biocarburants pourraient aussi nourrir le bétail et réduire la pression sur les ressources foncières.

  • Oct.-nov. 2012 : la Commission devrait publier une ébauche de proposition pour la directive relative aux énergies renouvelables.

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