Avenir de l’Ukraine : Washington et Bruxelles vont-ils se « lasser » ?

Ces derniers mois, l’Europe et les États-Unis se sont montrés de plus en plus inquiets face au manque toujours plus criant de moyens financiers et de munitions de Kiev, qui pourrait donner aux troupes russes l’occasion de progresser. [EPA-EFE/KATERYNA KLOCHKO]

La guerre en Ukraine entrera bientôt dans sa troisième année et Moscou compte toujours sur l’affaiblissement de la détermination occidentale, conforté dans son idée que les Occidentaux seront gagnés par la lassitude en raison du fait que les États-Unis et l’UE peinent à fournir de nouveaux financements à Kiev alors qu’ils avaient promis un soutien illimité.

Après une contre-offensive ukrainienne en juin dernier largement anticipée par les Russes qui n’a pas permis de reprendre les territoires occupés comme l’espéraient les alliés de Kiev, le front est aujourd’hui quasi figé et la guerre se trouve, dans une certaine mesure, dans l’impasse.

La nouvelle année a commencé par l’une des attaques russes de missiles les plus importantes depuis des mois, visant des infrastructures et des villes, suivie par des barrages de missiles ukrainiens tirés en retour sur des villes frontalières russes.

Guerre en Ukraine : les frappes russes massives prouvent qu’une trêve n’est pas possible, selon Kiev

Le ministère ukrainien des Affaires étrangères a déclaré que l’attaque de missiles russe de vendredi (29 décembre), l’une des plus importantes depuis le début de la guerre, prouve qu’une trêve avec Moscou ne peut être envisagée.

Lassitude occidentale

Ces derniers mois, l’Europe et les États-Unis se sont montrés de plus en plus inquiets face au manque toujours plus criant de moyens financiers et de munitions de Kiev, qui pourrait donner aux troupes russes l’occasion de progresser sur le champ de bataille.

Jugeant également que l’Ukraine aurait du mal à réaliser des gains territoriaux significatifs à court terme, les alliés occidentaux s’efforcent désormais d’aider Kiev à maintenir sa position face à la Russie.

Les responsables ukrainiens et la plupart des diplomates de l’UE rejettent l’idée que les soutiens de l’Ukrainent sont en train de céder à la « lassitude », soulignant la poursuite de l’aide bilatérale et les sondages d’opinion réalisés dans l’ensemble de l’Union.

« En l’écrivant, vous la rendez réel », a plaisanté un diplomate de l’UE à Bruxelles lorsqu’il a été interrogé par des journalistes pour savoir s’il voyait certains États membres se lasser d’une guerre qui pourrait s’éterniser.

« Nous devons faire extrêmement attention à ne pas tomber dans le piège et à ne pas reprendre la rhétorique russe sur cette question », a averti un second diplomate de l’UE.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a « raison à bien des égards de dire qu’en donnant aux Ukrainiens ce dont ils ont besoin, nous nous soutenons et nous nous protégeons nous-mêmes — et [le président russe Vladimir] Poutine le sait, c’est pourquoi nous observons cette pression pour que la “lassitude” se concrétise », a ajouté ce même diplomate.

En effet, depuis que les chars russes ont pénétré en Ukraine en février 2022, le Kremlin a parié sur le fait que le soutien militaire occidental finirait par faiblir.

Vladimir Poutine sera également très attentif aux prochaines élections américaines, au terme desquelles l’ancien président Donald Trump pourrait faire son retour à la Maison-Blanche. Une telle éventualité pourrait rebattre les cartes et changer le statu quo aux États-Unis, puisque certains observateurs pensent qu’un retour du milliardaire américain à la tête du pays pourrait sonner le glas de l’aide américaine à Kiev, qui est pourtant cruciale.

L’ex-président américain a pour sa part déclaré que s’il venait à être élu il obtiendrait un accord rapide, en « moins de 24 heures ».

Le Kremlin s’est réjoui du blocage des financements occidentaux destinés à l’Ukraine et a en réponse augmenté la pression sur les Ukrainiens sur le champ de bataille, où les combats se sont largement enlisés le long de lignes de front.

À Kiev, l’UE promet un soutien durable à l’Ukraine face aux craintes d’une lassitude

Les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont assuré Kiev de leur soutien, bien que l’on puisse voir un signe d’affaiblissement de ce soutien à travers la victoire d’un candidat pro-russe en Slovaquie et la suspension par le Congrès américain de l’aide à l’Ukraine dans son projet de loi de financement.

Une guerre d’endurance

Le chef d’état-major de l’armée ukrainienne, Valeri Zaloujny, a déclaré que les combats étaient entrés dans une « impasse », mais le président Zelensky a rejeté cette affirmation, alors que des rumeurs font état d’une scission entre les hauts responsables du pays et d’un remaniement du gouvernement l’année prochaine.

Selon les observateurs, la question décisive pour cette année sera de savoir qui tiendra le plus longtemps sur le champ de bataille.

« C’est la question clé aujourd’hui : l’Ukraine doit économiser les munitions d’artillerie. Le long de certains segments de la ligne de front, ils ne peuvent pas riposter, ils se font simplement tirer dessus parce qu’ils n’ont pas les munitions pour riposter », a expliqué Nico Lange, chercheur au Center for European Policy Analysis (CEPA), à Euractiv.

« Et c’est le résultat direct d’une mauvaise politique du côté européen, qui a travaillé sur des hypothèses erronées et ne prenant pas les décisions nécessaires au niveau de l’industrie », a-t-il poursuivi.

Dans les mois qui ont précédé l’hiver, la Russie n’a cessé de renforcer sa puissance de feu en développant sa production militaire et en concluant des accords de fourniture d’armes, s’assurant la livraison de quantités importantes d’obus nord-coréens et de drones iraniens.

Parallèlement à cela, les plans de l’UE pour augmenter la production de munitions et assurer le financement des armes pour l’Ukraine ont stagné.

« C’est une erreur stratégique commise par l’Allemagne, mais aussi par la France, l’Italie et l’Espagne — le grand noyau traditionnel des nations européennes au sein de l’OTAN — qui ont sous-estimé que cette guerre pourrait être longue et qui souhaitaient qu’elle se termine plus tôt », a affirmé M. Lange.

De son côté, Vladimir Poutine, qui est confronté à « des problèmes avec les sanctions occidentales et la corruption, s’efforce d’étendre la base industrielle [de défense] de la Russie », a-t-il ajouté.

Vladimir Poutine s’est réjoui de l’hésitation des capitales occidentales à maintenir l’aide à l’Ukraine, et l’homme fort de Russie ne semble pas prêt d’annoncer un retrait des troupes russes du territoire ukrainien de sitôt.

Se basant sur les actions du président russe au cours de ces 25 dernières années ainsi que sur son comportement actuel, M. Lange a indiqué que ce dernier « poursuivra la guerre », et ce « jusqu’en 2030 si cela était nécessaire », car il s’agit là d’une « question de survie pour lui ».

Bien qu’il s’exprime rarement sur la situation du côté russe, Vladimir Poutine a déclaré à la télévision russe en décembre que 617 000 soldats se trouvaient sur les champs de bataille en Ukraine et que les objectifs de « l’opération militaire spéciale » demeuraient inchangés. Le même mois, il a donné son feu vert à de nouvelles dépenses, grâce auxquelles l’armée représentera à présent 30 % du budget total de la Russie en 2024.

Dans un rare commentaire sur la situation du côté russe, M. Poutine a déclaré lors d’un événement télévisé que 617 000 soldats se trouvaient sur les champs de bataille en Ukraine et que les objectifs de « l’opération militaire spéciale » demeuraient inchangés. En décembre, il a approuvé des dépenses qui permettront à l’armée de représenter environ 30 % du budget total de la Russie en 2024.

Le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a déclaré aux responsables militaires ce mardi (9 janvier) que les forces armées russes conservaient « l’initiative stratégique sur toute la ligne de contact » et que Moscou atteindrait les objectifs de son « opération militaire spéciale » en 2024.

En Ukraine, la guerre avec la Russie continue

Quatre personnes ont perdu la vie dans les bombardements de la ville de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine lundi (1er janvier), tandis que les attaques aériennes russes sur plusieurs autres régions ukrainiennes ont fait au moins un mort.

Des batailles pour le financement en perspective

Cependant, alors que l’Ukraine a désespérément besoin d’engagements financiers et militaires à long terme, ses deux principaux bailleurs de fonds — l’UE et les États-Unis — n’ont pas répondu aux attentes de l’Ukraine, ce qui soulève des doutes quant à la détermination à long terme de l’Occident.

Le mois dernier, M. Zelensky a exhorté Bruxelles et Washington à débloquer les fonds, avertissant que Moscou comptait sur « l’effondrement » de l’unité occidentale et sur un « besoin urgent » d’armes.

Même sans tenir compte des capacités militaires matérielles, un manque de financement supplémentaire de la part des deux parties impliquerait des difficultés pour Kiev à payer ses employés pour assurer que son gouvernement puisse continuer à fonctionner malgré les attaques continues de missiles russes.

À Bruxelles, les dirigeants de l’UE tiendront un sommet extraordinaire délicat le 1er février, afin de s’accorder à nouveau sur le budget de l’Union et sur un programme d’aide financière de 50 milliards d’euros à l’Ukraine, destiné à soutenir le gouvernement ukrainien pendant les quatre prochaines années, après que la Hongrie a opposé son veto à ce programme d’aide en décembre.

Se préparant au cas où Budapest ferait à nouveau obstacle à un accord en février, les responsables de l’UE ont préparé un plan de secours d’une valeur maximale de 20 milliards d’euros, utilisant une structure de dette qui contourne les objections du Premier ministre hongrois Viktor Orbán au sujet du financement du pays déchiré par la guerre.

Selon des sources proches, plusieurs options de secours sont sur la table, notamment des garanties pour le budget de l’UE émises par les États membres participants, permettant à la Commission européenne d’emprunter jusqu’à 20 milliards d’euros sur les marchés des capitaux pour l’Ukraine dans le courant de l’année.

La Hongrie, quant à elle, a proposé de diviser le paquet de 50 milliards d’euros en tranches qui seraient votées chaque année.

Quelles que soient les modalités définitives, l’UE a promis à Kiev qu’elle fournirait des fonds au plus tard en mars, ont ajouté les initiés de l’UE.

Les pays européens tentent également de réduire le déficit de financement de manière bilatérale.

L’Allemagne a l’intention de doubler son aide militaire à Kiev cette année en la portant à plus de 8 milliards de dollars, ce qui en ferait le deuxième plus grand soutien militaire de l’Ukraine, derrière les États-Unis. D’autres États membres, comme la France (équipements), les Pays-Bas (munitions), l’Estonie et la Belgique (recettes provenant d’avoirs gelés), ont également pris de nouveaux engagements.

De l’autre côté de l’Atlantique, Washington se heurte à deux échéances décisives — la première le 19 janvier, la seconde le 2 février — pour financer le gouvernement fédéral ou risquer une fermeture au début d’une année d’élections présidentielles.

Les législateurs américains doivent encore présenter les montants des dépenses pour chaque agence fédérale, une étape nécessaire avant que les projets de loi de financement du gouvernement ne puissent être rédigés.

Les États-Unis ont envoyé un paquet d’armes de 250 millions de dollars à l’Ukraine à la fin du mois dernier, ce qui, selon les responsables, était probablement le dernier, en raison du manque de financement.

« Oui, Kiev pourrait bénéficier de délais de la part d’autres donateurs pour s’assurer qu’ils peuvent maintenir leur capacité de guerre et leur fonction publique, mais que se passera-t-il dans l’UE et chez d’autres alliés de l’OTAN si les États-Unis retirent leur soutien ? », selon Shalanda Young, directrice de l’Office américain de la gestion et du budget, citée par Associated Press la semaine dernière.

« Je suis très préoccupée par le fait que ce ne sont pas seulement les ressources des États-Unis qui sont nécessaires à Kiev pour arrêter Poutine. Il s’agit de savoir quel message cela envoie au reste du monde. Et quelles seront leurs décisions s’ils voient que les États-Unis ne sont pas à la hauteur », a-t-elle ajouté.

La Hongrie pourrait lever sous conditions son veto au soutien financier de l’Ukraine

Les États membres de l’UE se sont mis d’accord mercredi (10 janvier) sur un mandat de négociation partiel pour commencer les discussions avec le Parlement européen sur un paquet d’aide de 50 milliards d’euros pour l’Ukraine, mais le risque que la Hongrie dresse des obstacles en cours de route demeure.

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