Face à la menace russe, l’Europe est confrontée à des choix difficiles en matière de dépenses

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Au cours des dernières semaines, les États membres de l’UE ont exprimé leur inquiétude croissante face à la situation en Ukraine, la décrivant le plus souvent comme une « menace existentielle ». [Euractiv illustration by Esther Snippe, Photos by EPA/Shutterstock]

Confrontés à un sentiment d’urgence nouveau, les chefs d’État et de gouvernement de l’UE devraient discuter de la manière dont ils peuvent pérenniser leur soutien militaire à l’Ukraine tout en renforçant leurs propres industries de défense lors de leur rencontre à Bruxelles jeudi (21 mars).

Au cours des dernières semaines, les États membres de l’UE ont exprimé leur inquiétude croissante face à la situation en Ukraine, le président Emmanuel Macron décrivant la guerre dans le pays comme une « menace existentielle ».

Deux ans après le début de l’invasion russe, l’armée ukrainienne est confrontée à une baisse significative des livraisons d’armes et de munitions en provenance de l’Occident, ce qui l’empêche de continuer à repousser les troupes russes.

« Nous nous trouvons à un moment décisif », a écrit le président du Conseil européen, Charles Michel, dans sa lettre d’invitation au sommet, ajoutant que « l’urgence, l’intensité et une détermination inébranlable sont indispensables ».

Plusieurs diplomates de l’UE ont qualifié la réalité sur le terrain de « désastreuse » avant le sommet de jeudi, des propos qui résonnent avec l’inquiétude générale.

Gagner la guerre

Lors de leur rencontre, les dirigeants de l’UE devraient faire le point sur la situation et se demander si leur soutien à l’Ukraine est suffisant.

« Il est de plus en plus évident que la Russie ne s’arrêtera pas à l’Ukraine », a déclaré Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, aux journalistes à Bruxelles plus tôt cette semaine.

« Gardez à l’esprit que pour la Russie, il suffit de ne pas perdre, […] la Russie pense que le temps joue en [sa] faveur », a poursuivi M. Borrell.

Étant donné que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a prévenu que les troupes russes tenteraient une nouvelle offensive d’ici le mois de mai, M. Borrell a annoncé qu’il s’attendait à ce que « cet été soit critique ».

« Je ne vois pas la Russie prête à arrêter la guerre, du moins pas avant la fin de l’année », a-t-il ajouté.

Le discours des dirigeants de l’UE a également commencé à évoluer en même temps que leur perception de la situation.

« Après des années de déni de la menace russe, les Européens sont contraints de réaliser qu’ils se trouvent, sans y être préparés, aux portes de la guerre », a analysé un haut diplomate de l’UE.

« Compte tenu de l’urgence de la situation », les dirigeants du bloc sont « déterminés à continuer d’apporter à l’Ukraine et à son peuple tout le soutien politique, financier, économique, humanitaire, militaire et diplomatique nécessaire, aussi longtemps qu’il le faudra et aussi intensément qu’il le faudra », selon le dernier projet de conclusions du sommet.

« La Russie ne doit pas l’emporter » (« Russia must not prevail » en anglais, langue du projet de document), devrait indiquer le Conseil dans ses conclusions — une formulation qui est le fruit d’un travail linguistique minutieux auquel se sont livrés les dirigeants de l’UE au cours des deux dernières années, afin de déterminer jusqu’où ils peuvent aller sans dire clairement qu’ils pensent que la Russie doit perdre la guerre.

Toutefois, les diplomates estiment que le principal résultat du sommet de cette semaine sera de déterminer si le sentiment d’unité peut perdurer, et non ce qui sera écrit dans les conclusions du Conseil européen.

L’attention se portera également sur le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, qui entretient des liens plus étroits que ses homologues de l’UE avec la Russie et s’oppose à l’envoi d’armes à l’Ukraine.

« M. Orbán n’a jamais dit que la Russie devait gagner la guerre, mais d’une certaine manière, la discussion stratégique de ce sommet sur l’Ukraine et la manière dont l’Europe aborde la guerre est celle qu’il réclame depuis un certain temps », a déclaré un diplomate de l’UE.

« L’objectif de la Hongrie lors des discussions n’est pas encore clair », a-t-il précisé.

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Désaccord franco-allemand

Le sommet de Bruxelles s’inscrit dans un contexte de discorde entre la France et l’Allemagne au sujet de leurs stratégies respectives à l’égard de l’Ukraine.

La rhétorique de plus en plus belliqueuse du président Emmanuel Macron, y compris sa suggestion de ne pas exclure l’envoi de troupes occidentales en Ukraine, a irrité Berlin, en particulier lorsque Paris a exhorté l’UE à ne pas agir comme des « lâches » face à la menace russe.

Les propos du président français ont été mieux accueillis par les Européens de l’Est, qui demandaient depuis longtemps un changement de posture vis-à-vis de la Russie, car ils sont de plus en plus effrayés par la menace d’une percée russe au printemps.

Toutefois, certains diplomates de l’UE se demandent dans quelle mesure l’alarmisme et le positionnement de M. Macron étaient purement politiques et dans quelle mesure il s’agissait d’un engagement réel.

Si l’objectif stratégique affiché est que « la Russie ne doit pas gagner », alors pour y parvenir, les possibilités de réaction doivent être élargies et rien ne doit être exclu, estiment de plus en plus de diplomates de l’UE.

Le chancelier allemand Olaf Scholz a quant à lui été critiqué pour avoir refusé d’envoyer des missiles Taurus à l’Ukraine.

« Le problème avec ces deux-là, c’est que vous avez un président très français et un chancelier très allemand », a déclaré un haut responsable de l’UE lorsqu’on lui a demandé comment la querelle franco-allemande pourrait se dérouler lors du sommet.

Le responsable a précisé que les approches stratégiques de la Russie et de la guerre des deux chefs d’État avaient des « différences évidentes », la France souhaitant une attitude imprévisible à l’égard de M. Poutine tandis que l’Allemagne reste plus prudente.

« Mais ils ont le même objectif, la différence réside dans la manière de l’atteindre », a ajouté le responsable.

Les tentatives de réconciliation des positions entre Paris et Berlin, notamment dans le cadre du Triangle de Weimar et par le biais du président du Conseil européen, Charles Michel, semblent avoir été fructueuses, au moins de manière minimale.

« Si le président russe pense qu’il n’a qu’à attendre la fin de la guerre et que notre soutien s’affaiblira, il se trompe », a annoncé M. Scholz au Bundestag mercredi (20 mars).

« La Russie n’est pas aussi forte qu’on le pense aujourd’hui », a ajouté le chancelier, intensifiant clairement sa rhétorique.

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Économie de guerre

« L’Europe doit être prête pour la défense et passer à une économie de guerre », a écrit Charles Michel dans un article d’opinion publié en début de semaine sur Euractiv.

L’UE « s’engage à accroître sa préparation et ses capacités globales en matière de défense afin de répondre à ses besoins et à ses ambitions », peut-on lire dans le projet de déclaration du sommet.

Alors que les dirigeants de l’UE se pencheront sur la question du renforcement de la défense et de l’industrie européennes, les discussions porteront également sur la manière dont l’Union devrait financer les dépenses de défense à long terme.

« Nous devons réorganiser le contrat social », a déclaré cette semaine le ministre lituanien des Affaires étrangères, Gabrielius Landsbergis.

« Nous ne sommes toujours pas passés à l’action parce que les mots ne suffisent pas, le traumatisme des Ukrainiens ne suffisent malheureusement pas. Nous nous y habituons », a-t-il déploré.

« Malheureusement, l’histoire nous dit que d’une manière ou d’une autre, nous serons forcés d’agir, ce qui pourrait être très tardif et extrêmement coûteux du point de vue des moyens de subsistance de nos concitoyens et des sociétés européennes », a poursuivi le ministre.

Jusqu’à présent, tous les États membres de l’UE ne partagent pas ce point de vue et craignent que le modèle social européen de l’après-Guerre froide ne soit menacé.

Pour atteindre le niveau de dépenses nécessaire en matière de défense, les États membres devraient commencer à inverser la tendance des dépenses sociales des dernières décennies.

L’UE a récemment décidé d’allouer 5 milliards d’euros supplémentaires à la Facilité européenne pour la paix (FEP), le mécanisme qui permet aux États membres d’être remboursés pour les armes livrées à Kiev.

En outre, la Commission européenne a proposé cette semaine de puiser dans les bénéfices générés par les actifs russes gelés en Europe après le début de la guerre et d’en transférer environ 90 % au fonds intergouvernemental de l’UE et au nouveau Fonds d’assistance à l’Ukraine. Ces fonds serviraient ensuite à financer l’achat d’armes pour l’armée ukrainienne.

Selon des diplomates de l’UE, l’idée d’utiliser ces bénéfices au profit de l’Ukraine recueille un large soutien de la part des États membres. Toutefois, cette initiative reste plus problématique pour certains, comme la Hongrie et la Slovaquie, qui craignent que fournir davantage d’armes à l’Ukraine ne contribue à une escalade militaire. Parallèlement à cela, des pays comme l’Autriche, Malte et l’Irlande ne peuvent pas acheter d’armes létales pour des pays tiers en raison de leurs politiques de neutralité.

Les dirigeants européens devraient indiquer dans leurs conclusions qu’ils ont « examiné les progrès » concernant l’utilisation des bénéfices générés par les actifs russes gelés en Europe « au profit de l’Ukraine, y compris pour financer un soutien militaire » et demanderont aux organes de l’UE de « faire avancer les travaux », mais il est peu probable qu’ils prennent une décision cette semaine.

Ils devraient également inviter de hauts responsables à examiner un plan de la Commission visant à stimuler l’industrie européenne de l’armement en incitant les États membres à acheter des armes européennes et à collaborer à des projets communs.

En plus de ces achats conjoints, la France, l’Estonie et la Pologne ont fait pression pour que l’UE s’endette conjointement par le biais d’obligations européennes de défense afin de lever davantage de fonds. L’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas et la Suède, prudents sur le plan budgétaire, restent sceptiques.

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[Édité par Anna Martino & Anne-Sophie Gayet]

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